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Le nationalisme turc et l'invention de l'histoire - Partie 2

 
 
 

Autre point de vue


Le nationalisme turc et l'invention de l'histoire - Partie 2
Etienne Copeaux

 

 
Etienne Copeaux

Docteur en géopolitique spécialiste de la Turquie

Ce texte intitulé « L'invention de l'histoire » a été conçu comme un résumé de ma thèse, publié en 1994, dont j'achevais la rédaction et que j'ai soutenue en décembre de la même année. C'est la première fois que j'essayais de transmettre le résultat de mes travaux à un public assez large, celui des éditions Autrement. Il n'y a eu aucun retour, aucune marque d'intérêt. La « thèse d'histoire » des nationalistes turcs était tellement extravagante qu'on a peut-être cru que j'exagérais. D'autres s'étonnaient que je puisse m'intéresser de près à un sujet d'aussi peu d'intérêt.  Il faut dire que, parmi les réformes opérées par Mustafa Kemal dans les années vingt et trente, celle-ci était souvent oubliée par les historiens.

Mais cette « invention de l'histoire » n'est pas un sujet annexe de l'histoire du kémalisme. À la suite du génocide des Arméniens, puis du « grand échange » de 1923 (en réalité une double expulsion de masse), la population de l'Anatolie, épuisée et ruinée par onze années de guerres et de violences, était littéralement déboussolée. On parle souvent de ce passage de l'Empire à la république en termes de pertes de territoires, mais il y a bien plus : pour chaque habitant de l'Anatolie ou presque, c'est la perte de la maison, des champs, du jardin, d'un environnement bien-aimé ; la perte d'un voisin, d'un ami, de l'artisan ou du commerçant du coin, l'Arménien, le Grec, désigné comme ennemi, éliminé ou expulsé. Et l'on s'aperçoit, trop tard, que cet Autre faisait partie de soi-même et que sa perte est une amputation.

Il fallait (com)penser la perte. Les kémalistes s'y sont employés en utilisant un récit historique déjà existant, élaboré par les premiers nationalistes, et qui donnait aux Anatoliens une direction, un sens à tout cela, non pas en désignant un futur, mais un nouveau passé, qui allait en principe fixer définitivement une identité turque monolithique et profondément enracinée. Un récit qui rassure.

Mais il est un point sur lequel j'étais trop allusif en 1994, celui du génocide. Je ne le désigne que d'une manière qui ne m'engageait guère : « La question des Arméniens avait été réglée avec la brutalité que l'on sait ». J'étais en train d'étudier le récit historique turc dans son ensemble, son évolution sur plus de six décennies, et j'avais compris, mais pas encore formulé, ce qui me paraît désormais essentiel : ce récit était – et reste - entièrement conditionné par l’existence du génocide. On peut même élargir en disant que toute la vie turque du XXe siècle et au-delà est conditionnée par ce crime originel et sa négation.

Or, qu'est le récit que je présente dans ce texte, sinon un récit-alibi élaboré par des criminels pour masquer leur forfait ? Après avoir effacé les Arméniens, puis les Orthodoxes, de la terre anatolienne, voici que l'Etat effaçait leur histoire et imposait un récit qui devait tout masquer. Toute la politique de « nettoyage ethnique » de l'Anatolie au cours de la première moitié du XXe siècle est dans ce récit, et prouve l'existence du forfait. Car, de même qu'un analyste se fonde sur le récit de son patient pour le comprendre et tenter de le guérir, on pourrait, en utilisant des outils relevant de la psychanalyse, comprendre le non-dit, la négation, le rejet de l'Autre, la construction d'un ego ; mais aussi une culpabilité, un malaise et mal-être destructeurs qui ont sans doute contribué à l'élaboration, ultérieurement, du culte d'Atatürk, le Père qui rassure et protège.

 

Un coup d'état en histoire

Pour prouver les migrations du néolithique, les kémalistes vont faire appel au concept de race qui est l’un des paradigmes essentiels de l’époque. L’anthropologie raciale, très à la mode en Europe avec les conséquences que l’on sait, fascine les intellectuels turcs. La Société Turque (Türk Dernegi, 1908), puis les Foyers Turcs (1912) dont le but est de « faire avancer l’éducation nationale et le niveau social, scientifique des Turcs, qui sont le peuple le plus avancé de l’Islam, et à œuvrer à l’amélioration de la race et de la langue turques », vont propager ces idées « turquistes ». On peut les lire en français, dans un petit opuscule de Réchit Saffet [Atabinen] (Les Türk-Odjaghis). Elles rappellent fortement Cahun et sont centrées sur la conscience ethnique turque : orgueil des origines, orgueil de race, perfection de la langue qui préserve de la perte d’identité. Le théoricien du mouvement, Ziya Gökalp, meurt en 1924, mais les hommes des foyers Turcs vont assurer la continuité de ces idées, par-delà la guerre et l’effondrement de l’empire, jusqu’à l’époque kémaliste. Tous ont entre quanrante et soixante ans en 1930, et sont relayés par une génération de jeunes kémalistes, nés autour de 1900. Une jeune historienne, Afet Inan (1908-1985), va jouer un rôle capital : fille adoptive d’Atatürk, elle est le prototype de la femme intellectuelle émancipée, et est une véritable incarnation de la nouvelle Turquie.

En 1930, Afet Inan, qu’on peut considérer comme la porte-parole d’Atatürk en matière historique, obtient la création d’une Commission des Foyers Turcs pour les Recherches Historiques. Elle est fortement contrôlée par la Présidence de la République et on y trouve toute l’intelligentsia kémaliste, en particulier les « Russes » Yusuf Akçura - qui présidera le congrès d’histoire de 1932 - et Sadri Maksudi [Arsal]. Cette équipe va rédiger en un temps record un ouvrage peu banal, les Lignes Générales de l’histoire turque, qui, sur 600 pages, sont un exposé des thèses d’histoire.

Mais ces idées sont déjà partagées par l’intelligentsia kémaliste ; la grande tâche est maintenant d’en imprégner les couches les plus larges de la population : il faut passer par l’enseignement. Une partie des Lignes générales est éditée en une mince brochure à l’intention des enseignants. Sa lecture a dû provoquer un petit choc, car pour la première fois il n’est plus du tout question de l’islam dans le passé turc... On y trouve aussi la traduction d’une conférence prononcée par Léon Cahun en 1873, sur l’antériorité des langues touraniennes en Europe.

En avril 1931, un pas de plus est fait dans le contrôle de l’histoire : les Foyers Turcs, nés hors du kémalisme et avant lui, sont supprimés et remplacés par la Société de recherches historiques turques (Türk Tarih Tetkik Cemiyeti), qui, en tant que création kémalienne, est plus aisément manipulable. Sa première entreprise est la rédaction, toujours dans la plus grande hâte, de quatre volumineux manuels d’histoire pour les lycées, présentés dès juillet 1931 à Atatürk qui retouche personnellement certains passages. La collection est mise en service en automne 1931.

Ces volumes paraissent donc presque un an avant la tenue du premier Congrès d’histoire turque (juillet 1932). Les participants sont mis devant le fait accompli : le « coup d’Etat en histoire » est achevé.

L'histoire mondiale vue par les Turcs en 1931-1934

Ces manuels kémalistes, longtemps en usage, vont transmettre ces idées à la génération qui, ayant quinze à vingt ans entre 1931 et 1945, constitue l’intelligentsia turque des années soixante à quatre-vingt. Si l’on veut bien admettre que la formation scolaire et universitaire joue un rôle important dans le développement de la personnalité, nous avons là une des clés de la culture politique et historique dominante de la Turquie d’aujourd’hui.

Ces manuels représentent une coupure radicale : les chapitres sur la préhistoire et l’histoire ancienne, presque identiques aux Lignes générales, y occupent une place de choix ; le rôle des Turcs dans l’histoire de l'islam est amplifié, en même temps que le discours est sensiblement laïcisé. Tout, en général, y est fait pour glorifier la vieille culture turque, et, plus subtilement, pour présenter le kémalisme comme l’héritier naturel de la vraie civilisation turque. Leur discours est la résultante de toutes les influences examinées ci-dessus. Un accent très fort est mis sur la personnalité turque, comme le faisaient auparavant Cahun, Gökalp, Atabinen :

« La race turque, créatrice des plus grands courants de l’Histoire, est celle qui a le plus conservé sa personnalité (…). Elle s’est beaucoup diffusée et s’est mélangée avec des races voisines dans d’autres pays ou à ses frontières. Néanmoins, (…) la race turque n’a pas perdu ses particularités. Au cours de la Préhistoire et de l’Histoire, les enfants de cette grande race qui a fondé des sociétés, des civilisations, des Etats, ont toujours maintenu efficacement leur union avec la langue et la culture commune . »

Ce texte aurait pu aussi bien être écrit dans un manuel scolaire de 1980, si l’on excepte le mot race qui n’est plus en usage. Le thème de la conservation des caractères de la turcité au cours des siècles traverse les décennies. On le retrouve largement à l’extérieur du monde scolaire, dans le discours politique et la presse nationalistes, et même dans les mosquées.

Le second thème fort est l’origine centre-asiatique et les migrations ; le chapitre exposant les thèses d’histoire s’ouvre sur une photo d’Atatürk accompagné de deux autres personnes et d’un enfant qui regardent ensemble une carte du monde ; les regards sont visiblement tournés sur l’Asie centrale : Türk Anayurdu, la mère-patrie des Turcs. Dans les pages suivantes, l’existence de la mer d’Asie centrale, d’une brillante civilisation turque préhistorique, des migrations qui vont civiliser le monde entier, sont admis comme une vérité historique indiscutable. Une carte sur pleine page représente le continent eurasiatique, la mère-patrie au centre, et un complexe réseau de flèches figurant les migrations des Turcs, vers la Chine, l’Inde, le Proche-Orient, l’Egypte, et l’Europe jusqu’à l’Irlande. Cette carte, dont on trouve l’origine chez Cahun, a encore une postérité importante.

Les chapitres concernant les civilisations anciennes sont très répétitifs : on y décrit l’existence misérable et arriérée des peuples autochtones (Chinois, Indiens, Égyptiens, Européens…) ; l’arrivée de migrants turcs porteurs de techniques civilisatrices (irrigation, agriculture, domestication des animaux, vie urbaine) et d’une culture avancée (idée de système étatique organisé, écriture, littérature…). Grâce au ferment turc, les peuples indigènes pénètrent dans la civilisation.

« Lorsque les Turcs arrivèrent en Mésopotamie, les rives [des fleuves] étaient complètement marécageuses ; (…) ce sont eux qui fondèrent une brillante civilisation en développant l’irrigation par petits canaux. Ils avaient rapporté ces techniques de la mère-patrie. » (…)

« Les Turcs qui arrivèrent en Egypte peuplèrent le delta du Nil, alors vide. Les indigènes vivant sur les bords du Nil en étaient à peine à l’âge de la pierre taillée. Après l’arrivée des Turcs on constate que la vie en Egypte passe d’un seul coup à la civilisation de l’âge du fer. » (…)

« La ressemblance entre les plus vieux vestiges de la Crête et de Troie et ceux des peuples Turcs de l’est de la Caspienne suffit à faire reconnaître les sources qui ont fondé la civilisation égéenne. » (…)

« [Les Turcs] apprirent aux Européens l’agriculture, la domestication des animaux sauvages, la poterie. Les envahisseurs, très supérieurs aux Européens dans les domaines de la pensée, des arts, des connaissances, les tirèrent de l’âge des cavernes et les mirent sur la voie de la civilisation. »

L’objet de ce discours historique n’est pas seulement de rendre leur fierté aux Turcs ; il est aussi de légitimer la révolution kémaliste. En effet, si celle-ci s’inspire largement des idées positivistes européennes du XIXe siècle, il faut la présenter comme une expression du génie turc. La laïcité, l’égalité des sexes, le régime républicain parlementaire, doivent, dans ce discours, trouver leurs origines dans les civilisations centre-asiatique et hittite. Aussi ces peuples sont-ils parés, par raisonnement récurrent, des vertus proclamées des Turcs actuels, et leur organisation sociale est idéalisée. Ceci est particulièrement vrai pour la situation de la femme : il faut, dans ce discours sur les Hittites, que la femme y soit l’égale de l’homme. Car l’égalité des sexes, en 1934, doit être présentée comme le retour à une vieille tradition turque :

« Le peuple hittite (…) est un peuple turc. Les Hittites, comme les Sumériens et le peuple d’Elam, ont pour langue d’origine le turc et sont brachycéphales. » (…)

« Hommes et femmes sont égaux. Les femmes ont accès aux choses du gouvernement, elles vont à la guerre comme les hommes (…). Parmi les oeuvres qui nous sont restées des Hittites se trouve la statue d’une commandante. »

Toutes ces exagérations semblent bien inoffensives en raison de leur grossièreté même. Mais n’oublions pas que ce discours s’adresse à de jeunes esprits malléables, soumis par ailleurs, en dehors de l’école, à une intense propagande du même genre. Les exemples ci-dessus donnent la mesure de la fierté nationale voulue par Atatürk. Cette curieuse interprétation de l’histoire a été abandonnée par la suite, mais il en reste des traces très importantes dans certains ouvrages actuels : la plus visible est la carte des migrations préhistoriques des Turcs qu’on trouve dans certains ouvrages (manuels et atlas historiques) en usage actuellement.

Anthropologie, linguistique et kémalisme

Ces thèses d’histoire concrétisées dans les manuels scolaires dès 1931 et dans le congrès de 1932 devaient encore être confortées par la « recherche scientifique ». Beaucoup d’orateurs du congrès de 1932 avaient centré leur intervention sur la notion de race turque, et cherchaient à en donner une définition anthropologique « scientifique ». On se réfère aux théoriciens européens, comme Gobineau, à Deniker et son Essai d’une classification des races humaines (1889). Afet Inan s’intéresse aux ouvrages de Georges Montandon, qui s’est ensuite mis au service de l’antisémitisme. Mais c’est le genevois Eugène Pittard qui s’impose à l’époque comme spécialiste de la « race » turque. Il a fait des recherches sur les Balkans et l’Anatolie, et a acquis beaucoup de prestige par la rédaction du volume Les Races et l’Histoire de la collection L’Evolution de l’Humanité. Professeur, puis recteur de l’Université de Genève, il milite pour que l’anthropologie raciale sorte du ghetto scientifique et soit enseignée comme les autres disciplines. Ses arguments sont assez inquiétants: il souhaite que l’anthropologie soit la base d’une politique d’eugénisme. Bien qu’il ne soit pas un théoricien du racisme, on peut puiser dans ses écrits des passages isolés pouvant être cités à l’appui de théories racistes.

Eugène Pittard et les tenants des thèses d’histoire étaient faits pour se rencontrer. Les premiers contacts avec Afet Inan semblent dater de 1935. Il devient très vite un maître à penser, puisqu’il est président d’honneur du deuxième Congrès d’histoire turque de 1937, et c’est sous sa direction qu’Afet Inan effectue sa thèse (L’Anatolie, pays de la « race » turque), soutenue à Genève en 1939.

Dès 1928, dans la Revue Turque d’Anthropologie, E. Pittard encourageait les chercheurs à prouver l’origine turque des Etrusques (et, par les même méthode, des Sumériens, des Hittites…). C’est dans l’élan du Congrès d'histoire de 1932 qu’Afet Inan, puissamment appuyée par son père adoptif et l’Etat turc, va réaliser, de 1937 à 1939, une vaste enquête crâniométrique portant sur 64 000 cas, s’appuyant sur des méthodes de travail mises au point par E. Pittard. Les recherches d’Afet Inan ne donneront évidemment aucun résultat scientifique. Mais d’autres seront preneurs de ce discours racial dont l’époque est grosse.

Cahun suggérait déjà en 1873 la possibilité de prouver par la linguistique les invasions turques de la préhistoire. En 1935, la théorie de la langue-soleil, selon laquelle toutes les langues du monde proviennent du turc, vient compléter l’édifice des thèses d’histoire. Cette théorie s’insère, avec retard, dans un débat sur l’origine du langage qui avait passionné l’Europe au milieu du XIXe siècle. La turcologie officielle se dote d’un nouvel instrument, aux méthodes et aux trouvailles plus discutables encore que celles des thèses d’histoire. La théorie de la langue-soleil a donné jour à des ouvrages, articles, colloques, et a mobilisé les linguistes turcs, avant d’être officiellement abandonnée dès la mort d’Atatürk (1938).

Survivances

Après 1938, une partie du monde scientifique turc prend ses distances avec les méthodes et le discours kémaliste. Mais la droite et l’extrême-droite nationaliste et panturquiste, qui se fait de plus en plus voyante en Turquie après la mort d’Atatürk, a des relations avec l’Allemagne, notamment par l’intermédiaire des émigrés turcophones d’URSS réfugiés en Europe. Leurs publications et certains de leurs slogans sont ouvertement racistes. Parmi les plus jeunes de leurs militants, on trouve Alparslan Türkes, leader actuel des nationalistes. Avec l’anthropologie, les kémalistes ont ouvert une boîte de Pandore dont s’est emparé le racisme, et l'idéologie de la droite nationaliste s’est tout naturellement enracinée dans le discours kémaliste.

Comment le discours anthropologique sur la race turque, affirmant sa supériorité, n’aurait-il pas crispé, figé l’appréhension des questions ethniques par les gouvernements turcs successifs ? Ce discours racial menait tout droit au dogme de l’unicité ethnique de la Turquie, donc à la négation de l’existence d’une altérité kurde. Si, aujourd’hui, le discours racial est abandonné, il en reste un corollaire : on cherche à prouver depuis soixante ans que les Kurdes sont des Turcs. Et l’on ne doit pas s’étonner que, vers 1982, les thèses d’histoire ressurgissent : une impressionnante série de livres affirment que les Kurdes sont un peuple turc venu d’Asie centrale ; et surtout que leur langue est un dialecte turc. Car la théorie de la langue-soleil peut encore servir, elle aussi. Sa méthode, qui consiste à comparer des vocables ou même de simples phonèmes de diverses langues, pour en déduire des parentés, est toujours utilisée, au moins jusque 1985, pour démontrer qu’il n’y a pas de langue kurde; les vieux outils sont toujours utiles pour démontrer cette fois qu’il n’y a pas de problème kurde. Même si ces livres sont très peu lus, ils attestent la survivance des idées historiques des années trente dans certains cercles influents. Des organismes semi-officiels comme l’Institut de recherches sur la culture turque (TKAE), et certaines universités de Turquie orientale se sont spécialisés dans ce genre de discours. Les thèses d’histoire ne sont donc pas mortes.

En plus de ces survivances qui servent au moins jusque 1985 à nier l’identité kurde, il faut admettre que, dans le discours historique, les effets des thèses d’histoire sont bien plus profonds et durables.

Dans tous les manuels d’histoire depuis Atatürk, l’Asie centrale est le point d’origine historique et mythique de l’histoire turque ; celle-ci a acquis un caractère bi-centré, fondamental dans la mémoire collective. Beaucoup d’auteurs de manuels scolaires utilisent, depuis l’époque kémaliste, l’expression anavatan ou anayurt (mère-patrie) pour désigner l’Asie centrale : la mère-patrie est donc distincte, dans cette vision, de la patrie actuelle. Les représentations cartographiques de l’Asie centrale, dans les livres, sont en nombre comparable avec celles de l’Anatolie.

Le passé centre-asiatique est plus qu’idéalisé : il est devenu le passé de l’idéologie kémaliste, car, selon le discours historique officiel, les grandes réformes ne proviennent pas d’une imitation de l’Occident, mais découlent des lois non-écrites (töre) des Turcs d’Asie centrale, et secondairement des codes hittites. La laïcité, l’égalité des sexes, la démocratie parlementaire, tout cela existait déjà sur les bords de l’Orkhon au VIIIe siècle, sans oublier une langue littéraire dotée d’un alphabet pratique, « alors que la plupart des langues européennes n’existaient pas encore ». On peut donc prétendre qu’en rejetant l’alphabet arabe, Mustafa Kemal a effectué une sorte de retour aux sources. Enfin, les manuels insistent beaucoup sur les ressemblances entre la religion des anciens Turcs et l’islam, qui fait de leur conversion un événement prédestiné et permet d’affirmer aujourd’hui qu’on ne peut être un vrai Turc si l’on n’est pas musulman.

En mettant en valeur des faits réels, mais aussi au prix de certaines torsions, on a réussi a donner à l’Asie centrale une valeur affective très forte. Les textes de l’Orkhon sont, aujourd’hui, l’un des éléments les plus importants du discours historique, à égalité avec la victoire du Turc seldjoukide Alparslan sur Byzance en 1071, qui a ouvert l’Anatolie aux Turcs. Dans les manuels scolaires, ces deux éléments sont toujours directement mis en relation avec Atatürk, qui a su magnifier la culture des steppes et poursuivre l’œuvre militaire d’Alparslan. Mais le versant centre-asiatique de ce passé est surtout assumé, proclamé, revendiqué par la droite nationaliste, comme le montre non seulement son discours politique, les thèmes de ses publications, et ses symboles comme celui du loup gris. Pour les nationalistes turcs, le passé glorieux, héroïque, c’est celui de l’Asie centrale. Le brillant passé hittite, en revanche, intervient peu dans leur discours.

Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui la redécouverte de l’Asie centrale intéresse au premier chef la droite nationaliste turque, qui a, seule, sans interruption, continué d’étudier le passé et la situation des Turcs d’URSS et de Chine. La gauche a rejeté assez tôt ce passé asiatique en valorisant davantage le passé anatolien. Dans une certaine mesure, s’intéresser aux Turcs d’Asie, a longtemps signifié être nationaliste ou panturquiste. La gauche, qui était en grande partie dans la mouvance soviétique ou chinoise, ne pouvait et ne voulait pas produire un discours sur ces populations d’Asie. Aussi, en Turquie et parmi les exilés turcophones d’URSS et de Chine, le discours anti-impérialiste, a été accaparé par la droite. Il faudra probablement du temps à la gauche turque pour adopter une politique et un discours à l’égard des nouvelles républiques turques indépendantes.

On ne doit pas voir, dans les thèses d’histoire, une simple curiosité. Cet aspect du kémalisme culturel permet de voir jusqu’où peut aller l’utilisation de l’histoire par le nationalisme, et à quel point la conception turque de l’histoire - aujourd’hui encore - est influencée par les nationalistes turcophones de l’empire russe. La conscience turque a été largement apportée de l’extérieur. Les excès de l’époque s’expliquent par l’enthousiasme, et la volonté de faire vite ; il faut évidemment les relativiser : le discours nationaliste des manuels français de la Troisième république contiennent bien des choses comparables…

 

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